Nos petits renoncements

Depuis quelques années, j'ai l'impression que nous perdons le contrôle. C'est toujours suffisamment anodin pour ne pas en faire grand cas mais les faits sont tenaces et démangent assez souvent.

Nous perdons régulièrement le contrôle de nos productions. Le contrôle de nos lectures, le contrôle de notre intelligence, le contrôle de nos pensées et même le contrôle de notre libre arbitre nous échappent un peu trop souvent si ce n'est tout le temps.

Le contrôle perdu

Si nous aimons échanger avec nos proches ou de parfaits inconnus sur Facebook ou Twitter, nous avons pu constater que vous n'avons pour ainsi dire aucun contrôle sur ce qui est fait de nos publications. La toute récente affaire Instagram en est une nouvelle preuve.

Quand nous laissons Apple dicter la manière dont les logiciels peuvent être achetés et doivent s'exécuter, nous perdons, là aussi un peu de contrôle et nous permettons à ses concurrents de reproduire les mêmes principes « puisque ça marche ». Quand nous achetons un iPod Touch ou un iPhone, nous savons maintenant que l'objet physique ne nous appartient pas tout à fait.

Nous achetons des livres sur la plateforme Kindle d'Amazon en leur donnant l'immense pouvoir de débarquer chez nous pour vider la bibliothèque ou, et c'est plus grave, de collecter toutes les informations qu'ils veulent sur nos habitudes de lecture. Quand un gouvernement fait ça, on commence à se poser des questions légitimes sur notre liberté de conscience.

Autre exemple. Le bouton d'abonnement à un flux RSS ou Atom a été supprimé de Firefox il y a déjà un moment. Même avec des intentions louables, Mozilla a sacrifié une technologie ouverte et décentralisée pour faire le beurre d'entreprises privées. Quand on milite pour l'open-web, je trouve que ça fait désordre.

La liste est longue, nous publions nos photos sur Flickr, Instagram ou 500px, nous nous épanchons quotidiennement sur Facebook ou Twitter, nous laissons Google gérer nos conversations, nos agendas, nos carnets d'adresses, nos documents, notre téléphone.

Nous abandonnons régulièrement notre intelligence quand, attirés par l'odeur du sang, nous faisons expulser un homme politique de Twitter (que celui-ci soit un imbécile n'est pas vraiment une justification). Inutile de chercher notre libre arbitre durant ces moments, il s'est pendu.

Avons-nous vraiment perdu le contrôle ?

Mais au fait, avons-nous vraiment perdu quoique ce soit ? Je peux disserter longtemps comme un vieux con sans poser les bonnes questions. Voyons voir.

Pour le perdre, encore faut-il l'avoir eu un jour. Avons-nous vraiment déjà eu le contrôle ou n'était-ce qu'une douce illusion ? Numériquement parlant, le temps des pionniers où il fallait tout faire soi-même nous a donné cette impression. Mais nous ne pouvons pas attendre des autres qu'ils se comportent comme ceux qui ont défriché le terrain avant eux. Lisez le texte de Clochix à ce sujet.

Et si nous acceptons cette perte de contrôle ? Voyez ce qu'en dit Ben Hammersley :

People are more sophisticated in their understanding of media than you may think. We know what it means when a service is given to us for free: it means we're the ones who are being sold. And that's cool.

The handwringing about teenagers exposing themselves on Facebook is based on the idea that they don't know why Facebook is so keen on that happening. Far from it.

We understand the value of our data, we have done the sums and we judged ourselves in profit. If advertisers want to know my preferred brand of whisky, or be allowed access to my travel schedule, and these disclosures gets me Facebook for free, with all its associated social utility and delights, then fine. Fair play.

My speech to the IAAC.

Même si Ben Hammersley parle surtout de vie privée (et c'est un tout autre sujet) son point de vue est intéressant.

Dernière question : est-ce grave ? Comme toujours, c'est une question de point de vue. Abandonner à un tiers quelques pensées, des photos mal cadrées, des marques d'amitié ou encore des coups de gueule n'est somme tout pas très grave.

Pour un peu de confort

Je crois que je pose le problème à l'envers. Nous ne perdons pas le contrôle. Non, nous l'abdiquons. Personne ne nous a obligé, nous avons choisi. La bonne nouvelle étant que nous n'avons pas complètement perdu notre libre arbitre.

Pour un peu de confort et par paresse nous abdiquons, tout le temps, sur tous les sujets. Qu'on laisse Instagram faire du fric avec nos photos de bouffe mal cadrées n'est pas super grave. Qu'une fois sorti de l'isoloir, on laisse un pouvoir gigantesque sur notre quotidien à des personnes totalement dépassées me semble autrement plus grave. Tout est, toujours, une question d'échelle.

Reprendre la main

Vous êtes encore là ? C'est bien, la paresse n'est donc pas une fatalité. Now what?

N'oublions jamais une chose : nous avons le pouvoir, eux non. Facebook, Twitter, Apple et consort ne sont rien du tout sans leur utilisateurs et clients. Les gouvernements ne sont rien sans leur électeurs. Nous ne devons jamais oublier que nous avons les clés et que chacune de nos décisions conforte ou remet en cause les choix des instances centrales qui nourrissent l'illusion de contrôler quoique ce soit.

Pendant les fêtes de fin d'année, nous pouvons réfléchir à la somme de nos petits renoncements, ces petits coups de griffes donnés à nos valeurs (et je ne fais pas exception) et peut-être faire le tri ; reprendre un peu de contrôle. Les plus geek d'entre nous peuvent aussi réfléchir aux moyens de casser cette centralisation, c'est à dire en proposant mieux, beaucoup mieux.

Si tout le bouillon à moitié cuit que je viens de vous servir résonne un peu en vous, voici quelques pistes à explorer :

Comments

Franck 4 years, 10 months ago

Perso je laisse sur Twitter, Facebook, ... que ce que je veux bien lâcher sur la place publique (ou lorsque les conditions sont claires sur l'usage qui en est fait, cf 500px).

Pour tout le reste -> mon blog à moi perso et pis c'est tout !

Thibault 4 years, 10 months ago

Une pensée je pense trés partagée par beaucoup d'utilisateurs de divers services en ligne. Tout est une question de mesure et de pragmatisme. Je refuse d'acheter Apple parce que je veux garder le contrôle de mon système d'exploitation, mais je suis sur Twitter parce que je mesure les risques et que sommes toutes, même si on me ferme mon compte, je n'aurai pas perdu grand chose.

Le contrôle total n'est de toutes façons qu'une illusion. On ne peut pas tout maîtriser, et il faut faire des choix quand aux domaines sur lesquels on veut prendre le temps et l'énergie de s'investir.

Abdiquer mon contrôle dans certains domaines qui n'ont qu'une importance limitée ne me pose pas de problème fondamental. L'important, à mon sens, c'est d'agir en conscience, et de connaître les conséquences.

tetue 4 years, 9 months ago

Merci pour cet article qui réveille ! Oui « Nous abandonnons régulièrement notre intelligence quand, attirés par l'odeur du sang, nous faisons expulser un homme politique de Twitter », quand nous nous adonnons à n'importe quel autre lynchage, ou simple moquerie, sur ces réseaux qui, bien que de portée internationale, facilitent ces comportements grégaires stigmatisants...

@Franck : tout pareil. Je ne publie sur twitter (et pas facebook) que ce que je veux bien et encore, avec beaucoup de réserve, que d'aucuns prennent certainement pour de la sécheresse. Tout le reste, ou plutôt l'essentiel, la source réelle, c'est mon site perso.

Mais le problème ce sont les autres ! Ce que les autres disent sur facebook ou twitter, lesquels archivent tout et s'en servent à des fins peu souhaitables. Ce réseautage délateur nous cerne malgré nous, comme j'en parlais déjà ici : http://romy.tetue.net/dislike-facebook

Nous n'avons pas d'autre choix que de nous battre pour que ces réseaux ne soient pas des zones de non droit où tout est permis.

@Thibault : difficile d'accepter de ne plus contrôler... Et pourtant, moi aussi je priorise, mais en fonction du temps passé, qui m'est trop précieux. Mon choix ira toujours à ce qui est le plus facile à utiliser (mais hélas pas toujours libre), parce que ça m'évite de perdre du temps... que je préférer utiliser à lutter contre ces géants.

Internaute Media 4 years, 9 months ago

C'est vrai que tout ça n'est qu'illusion : je ne contrôle rien, tu ne contrôles rien, il ne contrôle rien...

Pris d'un accès de parano, des fois on pense au pire, "et si jamais toutes mes données facebook étaient analysées, data-minées, croisées et dédupliquées d'avec celles de twitter, googleplus, etc ?" On pense à nos enfants, alors je n'affiche pas les miens. Mais d'autres, des amis, des membres de la famille, ne font pas gaffe et hop une photo d'anniversaire par ci, une mention par là... L'energie déployée à sensibiliser, à éduquer (beurk, horrribles termes ici) sur les "dangers" du web 2.0 est à perte , car je sais juste que je ne sais pas.

De quoi sera fait demain ? Ce monde de cyber-surveillance, de contrôle des populations par la connaissance de leurs us et coutumes sera t-il bien là ? Mais, de toutes façons, depuis que la publicité existe, pourquoi croire qu'Echelon ou Carnivore nous fichent ? La société achète, consomme, tout va déjà très bien.

Alors quoi ?